Le chanvre est l'une des plus vieilles cultures françaises. Pendant des siècles, il a fourni les cordages et les voiles de la marine, les toiles des fermes et la matière première du papier. Il a culminé vers 1840, puis s'est effondré en un siècle, battu par le coton, la vapeur et le nylon. Il n'a jamais été interdit comme culture agricole : il a simplement cessé d'être rentable.
La suite est moins connue. Relancé dans les années 1960-1970 par une poignée de producteurs et de chercheurs, le chanvre industriel a fait de la France le premier producteur de l'Union européenne. Et c'est sur cette filière très encadrée qu'est venu se greffer, à partir de 2018, le débat sur le CBD, tranché par les juges européens en 2020 puis par le Conseil d'État en 2022.
L'essentiel — Le chanvre français atteint son apogée vers 1840, avec environ 176 000 hectares, puis tombe à quelques centaines d'hectares vers 1960. Son déclin est économique, pas légal. La filière renaît autour du papier, puis du bâtiment, du textile et de l'alimentation : 24 600 hectares et 1 850 producteurs en 2024 selon InterChanvre, plus de 60 % de la production de l'UE selon la Commission européenne. Le CBD arrive en 2018. L'arrêt Kanavape (CJUE, 19 novembre 2020), l'arrêté du 30 décembre 2021 et la décision du Conseil d'État du 29 décembre 2022 fixent le cadre actuel : autorisé sous 0,3 % de Δ9-THC, fleurs comprises.
Cordages, voiles, toiles et papier : une plante utilitaire
Jusqu'au XIXe siècle, le chanvre est partout dans les campagnes françaises. Chaque ferme ou presque a sa chènevière, une petite parcelle proche de la maison. On arrache les tiges, on les fait rouir dans l'eau pour décoller la fibre, on teille, on peigne, on file. La toile de chanvre sert aux draps, aux sacs, aux vêtements de travail. La graine, le chènevis, nourrit les oiseaux et donne de l'huile.
La toponymie en garde la trace : les lieux-dits « Chènevières » ou « Canebière », à Marseille, viennent du nom de la plante.
La marine, premier client
Un navire à voiles, c'est du bois, et du chanvre : cordages, haubans, voiles, étoupe pour calfater la coque. La fibre est une matière stratégique. En 1666, Colbert crée à Rochefort la Corderie royale, adossée à l'arsenal, pour fournir la flotte en cordages.
Le papier
Avant la pâte de bois, le papier se fabrique à partir de chiffons, donc de vieux tissus de lin et de chanvre. La plante finit ainsi, indirectement, dans les livres et les archives.
L'apogée vers 1840, puis un siècle de déclin
Le chiffre repris par la filière et par les ouvrages d'histoire du chanvre situe le sommet vers 1840, avec environ 176 000 hectares. Il faut le prendre comme un ordre de grandeur : les statistiques agricoles de l'époque n'ont pas la précision des nôtres.
Ensuite, tout se retourne en quelques décennies :
- le coton, importé en masse et filé mécaniquement, remplace le chanvre dans le textile ;
- le jute et le sisal prennent les sacs et une partie de la corderie ;
- la marine à vapeur, puis l'acier, font disparaître les voiles et les haubans ;
- la pâte de bois supplante le chiffon en papeterie ;
- les fibres synthétiques achèvent le mouvement au XXe siècle.
Les mêmes sources donnent environ 3 400 hectares en 1939, et autour de 700 hectares en 1960.
Le chanvre n'a jamais été interdit : ce que dit vraiment le droit
Une idée reçue veut que la prohibition du cannabis ait tué le chanvre français. La chronologie ne colle pas : l'effondrement précède de loin les textes sur les stupéfiants.
La Convention unique des Nations unies sur les stupéfiants, en 1961, exclut d'ailleurs explicitement de son champ la culture de la plante de cannabis à des fins industrielles, pour la fibre et la graine. En France, la loi du 31 décembre 1970 réprime l'usage et le trafic de stupéfiants. La culture agricole, elle, continue sous dérogation. Un arrêté du 22 août 1990 en fixe longtemps les règles : seules sont autorisées les variétés à très faible teneur en THC, et seulement pour leurs fibres et leurs graines. La fleur et la feuille restent hors du jeu. Ce détail va compter trente ans plus tard.
Le renouveau : papier fin, béton de chanvre, textile, graines
La Fédération nationale des producteurs de chanvre existe depuis 1932. Dans les années 1960-1970, elle travaille avec la recherche agronomique publique à sélectionner des variétés monoïques, régulières, pauvres en THC. La Communauté économique européenne soutient la production de fibres à partir de 1971. En 1973 naît dans l'Aube La Chanvrière, que l'interprofession présente aujourd'hui comme la plus ancienne chanvrière de France.
Le premier débouché de cette période est la papeterie spécialisée : papiers fins et résistants, papier à cigarettes. Puis la plante se diversifie :
- Bâtiment : la chènevotte, partie ligneuse de la tige, mélangée à de la chaux, donne le béton de chanvre. La fibre sert aux laines isolantes. L'association Construire en Chanvre est créée en 1998.
- Textile : un retour plus récent, qui suppose de reconstruire des outils de filature disparus.
- Alimentation : graines décortiquées et huile de chènevis.
- Autres usages : litières animales, paillage horticole, matériaux composites pour l'industrie.
InterChanvre, l'interprofession qui réunit producteurs et industriels, voit le jour en 2003.
La France, premier producteur européen : les ordres de grandeur
Les chiffres vérifiables à ce jour :
- 24 600 hectares cultivés par 1 850 producteurs en 2024, et 7 chanvrières pour la première transformation (InterChanvre) ;
- à l'échelle de l'Union européenne, 33 020 hectares et environ 179 000 tonnes en 2022, contre 20 540 hectares en 2015 (Commission européenne) ;
- la France pèse plus de 60 % de la production de l'Union en 2022, devant l'Allemagne (17 %) et les Pays-Bas (5 %) (Commission européenne) ;
- 116 variétés de chanvre inscrites au catalogue commun européen en 2024 (Commission européenne).
Deux remarques. D'abord, 24 600 hectares, c'est environ un septième de la surface de 1840 : le renouveau est réel, mais on reste loin de l'âge d'or. Ensuite, ces chiffres décrivent le chanvre industriel. Les surfaces consacrées à la fleur pour le CBD sont bien plus modestes, et il n'existe pas, à notre connaissance, de statistique officielle fiable à leur sujet.
2018-2022 : la bataille juridique du CBD
2018, l'ouverture puis la fermeture des premières boutiques
Au printemps 2018, des boutiques de CBD ouvrent partout en France. En juin, la mission interministérielle de lutte contre les drogues (MILDECA) publie une mise au point très restrictive : seules les fibres et les graines sont utilisables, les fleurs sont exclues. Des fermetures et des poursuites suivent.
Kanavape, de Marseille à Luxembourg
L'affaire qui va tout débloquer a commencé plus tôt. En 2014, deux entrepreneurs lancent Kanavape, une cigarette électronique au CBD. Le CBD est produit légalement en République tchèque, à partir de la plante entière. Le tribunal correctionnel de Marseille les condamne en janvier 2018. En appel, la cour d'Aix-en-Provence interroge la Cour de justice de l'Union européenne.
L'arrêt Kanavape tombe le 19 novembre 2020. La Cour retient que le CBD, en l'état des connaissances scientifiques, n'est pas un stupéfiant au sens des conventions internationales. Un État membre ne peut donc pas interdire la commercialisation d'un CBD légalement produit dans un autre État membre, sauf à démontrer un risque réel pour la santé publique. En juin 2021, la Cour de cassation en tire les conséquences dans plusieurs affaires de boutiques.
L'arrêté du 30 décembre 2021
Le gouvernement réécrit alors les règles. L'arrêté du 30 décembre 2021 autorise la culture, l'importation et l'utilisation industrielle et commerciale de toutes les parties de la plante, avec un plafond relevé à 0,3 % de Δ9-THC. Il réserve la culture des fleurs aux agriculteurs actifs, avec des semences certifiées, et interdit le bouturage. Mais il interdit la vente des fleurs et des feuilles brutes aux consommateurs.
Le Conseil d'État tranche
Le juge des référés du Conseil d'État suspend cette interdiction le 24 janvier 2022. Le 29 décembre 2022, le Conseil d'État l'annule au fond. Il estime qu'une interdiction générale et absolue est disproportionnée : le CBD n'a pas d'effet psychotrope, et des tests permettent aux forces de l'ordre de distinguer les variétés. Le détail du cadre qui en résulte est dans notre point sur le CBD autorisé en France en 2026.
Où en est-on en septembre 2026
Le socle n'a pas bougé : les fleurs de CBD et les résines sont autorisées à la vente en France si elles contiennent moins de 0,3 % de Δ9-THC. Pas de « légal partout » pour autant : chaque pays a ses règles, comme le montre notre guide du CBD en voyage.
Trois points restent à surveiller :
- La fiscalité et la distribution. Le projet de loi de finances pour 2026 contenait un article 23 qui prévoyait une accise sur les produits à fumer au CBD, une vente réservée aux buralistes et la fin de la vente en ligne pour ces produits. Selon l'Union des professionnels du CBD, ces dispositions ont été retirées de la version finale du budget en janvier 2026. Le sujet peut revenir.
- La conduite. L'article L235-1 du Code de la route ne prévoit aucun seuil de THC toléré. Une fleur conforme contient des traces de THC, et le dépistage salivaire cible le THC. Lis notre dossier CBD et conduite avant de prendre le volant.
- La place des agriculteurs français. Semences certifiées obligatoires, bouturage interdit : les règles pensées pour le chanvre industriel s'appliquent à la fleur. On explique ce que cela change dans de la graine au produit fini.
Vérifie toujours la date de ce que tu lis sur le sujet : en quatre ans, la règle a changé trois fois. Pour savoir ce qu'un vendeur doit te montrer aujourd'hui, vois notre guide pour lire un certificat d'analyse. Et si tu fumes tes fleurs, la combustion reste nocive, quel que soit le végétal.
Sources
- Commission européenne, DG Agriculture, page « Hemp » : surfaces et production de l'UE, part de la France (consultée en septembre 2026)
- InterChanvre, « Qui sommes-nous » : chiffres 2024 de la filière et dates de création de ses organisations
- Nations unies, Convention unique sur les stupéfiants de 1961, article 28
- Loi n° 70-1320 du 31 décembre 1970 relative aux mesures sanitaires de lutte contre la toxicomanie
- Arrêté du 22 août 1990 portant application de l'article R. 5181 du code de la santé publique pour le cannabis (abrogé)
- Cour de justice de l'Union européenne, arrêt du 19 novembre 2020, affaire C-663/18, dite « Kanavape »
- Arrêté du 30 décembre 2021 portant application de l'article R. 5132-86 du code de la santé publique — Légifrance
- Conseil d'État, ordonnance de référé du 24 janvier 2022, et décision n° 444887 du 29 décembre 2022 — Légifrance
- Union des professionnels du CBD, communiqué sur l'article 23 du projet de loi de finances pour 2026, janvier 2026
- Surfaces de 1840, 1939 et 1960 : chiffres repris par la filière et par Wikipédia (« Histoire du chanvre »), source primaire non consultée



